Sunday, September 24, 2006

Vladimir Sergeyevich Solovyov (1853-1900)


Le texte ci-dessous, du philosophe russe Vladimir Soloviev, a le mérite d’aborder de front le thème éminemment épineux de la guerre, et de manière plus générale le problème du mal. Il est tiré d’un ouvrage écrit sous forme de dialogues paru en 1889, et intitulé “Trois entretiens sur la guerre, la morale et la religion”:

LE GÉNÉRAL. — Non, permettez! Dites-moi seulement s’il existe maintenant une armée russe glorieuse et aimant le Christ [titre traditionnel de l’armée russe]? Oui ou non?

L’HOMME POLITIQUE. — S’il existe une armée russe? Bien sûr que oui. Auriez-vous entendu dire qu’on l’avait supprimée?

LE GÉNÉRAL. — Allons, ne jouez donc pas la comédie! Vous comprenez parfaitement ce que je veux dire. Je demande seulement si j’ai toujours le droit de voir dans l’armée actuelle une armée glorieuse et aimant le Christ ou si ce titre ne convient plus et doit être remplacé par un autre.

L’HOMME POLITIQUE. — Ah... c’est donc cela qui vous inquiète! Mais vous n’avez pas présenté votre question à la bonne adresse. Voyez plutôt les services d’héraldique: ce sont eux qui s’occupent des titres divers. (...)

LA DAME, à l’homme politique. — Pourquoi vous arrêtez-vous à des mots? Le général voulait sans doute dire quelque chose avec son “armée aimant le Christ”.

LE GÉNÉRAL. — Je vous remercie. Voici ce que je voulais dire et veux dire maintenant. Depuis le commencement des siècles et jusqu’à la date d’hier, tout militaire, qu’il soit simple soldat ou général en chef, peu importe, savait et sentait qu’il servait une cause grande et bonne, et pas seulement une cause utile ou nécessaire, comme est utile par exemple la vidange des eaux usées ou le lavage du linge, mais, au sens élevé, une cause bonne, noble et honorable, qui a toujours été servie par les meilleurs, les premiers, les chefs des peuples, les héros. Notre cause a toujours été bénie et magnifiée dans les églises, l’opinion publique l’a toujours glorifiée. Et voilà qu’un beau matin nous apprenons soudain qu’il faut oublier tout cela et nous faire une idée inverse de nous-mêmes et de notre place sous le ciel. La cause que nous servions et que nous étions fiers de servir est déclarée mauvaise et pernicieuse, il s’avère qu’elle s’oppose aux commandements de Dieu et aux sentiments humains, qu’elle est un malheur et un mal affreux, que tous les peuples doivent s’unir contre elle et que sa liquidation définitive n’est qu’une question de temps. (...)

LE GÉNÉRAL. — Hier encore, je savais que je devais maintenir et renforcer chez mes troupes, à l’exclusion de tout autre, cet esprit militaire qui fait que chaque soldat est prêt à frapper l’ennemi et à mourir, et qui demande nécessairement que l’on soit absolument convaincu que la guerre est une chose sainte. Or voilà que l’on ôte son fondement à cette conviction et que, pour parler comme les savants, le métier des armes se trouve privé “de toute sanction religieuse et morale”.

L’HOMME POLITIQUE. — Tout cela est affreusement exagéré. On ne peut constater de changement aussi radical des opinions. D’une part, tout le monde a toujours su, même autrefois, que la guerre était un mal et que moins on la faisait, mieux cela valait; d’autre part, toutes les personnes sérieuses comprennent aussi de nos jours que c’est là une sorte de mal qu’il est à l’heure actuelle impossible d’éviter tout à fait encore. Il ne s’agit donc pas d’abolir la guerre mais de la resserrer petit à petit, lentement peut-être, dans des limites plus étroites. Mais, dans son principe, le point de vue sur la guerre reste ce qu’il a toujours été, c’est-à-dire qu’on la considère comme un mal inévitable et un malheur toléré dans les cas extrêmes.

LE GÉNÉRAL. — Et seulement?

L’HOMME POLITIQUE. — Oui.

LE GÉNÉRAL, [bondissant de son siège]. — Avez-vous jamais jeté un coup d’oeil sur le calendrier orthodoxe?

L’HOMME POLITIQUE. — Le calendrier? Il m’est arrivé de le consulter pour savoir, par exemple, à qui je devais souhaiter sa fête.

LE GÉNÉRAL. — Avez-vous remarqué quels saints on y trouve?

L’HOMME POLITIQUE. — Il y a toutes sortes de saints?

LE GÉNÉRAL. — Mais leur profession?

L’HOMME POLITIQUE. — Il y en a de diverses professions, je pense.

LE GÉNÉRAL. — Eh bien justement, elles ne sont pas très diverses.

L’HOMME POLITIQUE. — Comment? N’y aurait-il que des militaires? LE GÉNÉRAL. — Pas tous, mais la moitié.

L’HOMME POLITIQUE. — Vous exagérez encore!

LE GÉNÉRAL. — Il ne s’agit pas, n’est-ce pas, d’en faire une liste exhaustive à des fins statistiques. Je veux seulement affirmer que tous les saints propres à notre Église russe n’appartiennent qu’à deux classes: ou bien ce sont des moines de rangs divers ou bien des princes, ce qui, autrefois, signifiait à coup sûr des soldats. Nous n’avons pas d’autres saints; j’entend, de sexe masculin. Soit moine, soit soldat. (...)

LE PRINCE. — Les pieux accommodements ont déjà commencé. Pour mes éditions, je dois suivre notre littérature religieuse. Eh bien, dans deux revues, j’ai eu le plaisir de lire que le christianisme condamne absolument la guerre.

LE GÉNÉRAL. — Ce n’est pas possible!

LE PRINCE. — Moi-même, je n’en croyais pas mes yeux. Je peux vous le montrer.

L’HOMME POLITIQUE au général. — Tenez, vous voyez! Mais cela ne doit pas vous préoccuper. Vous êtes des hommes d’action et non des hommes de pieuses paroles. Serait-ce orgueil professionnel, alors, ou vanité? Mais n’est-ce pas, ce n’es pas bien. Et du point de vue pratique, je le répète, tout reste comme avant pour vous. Même si le système militariste qui, depuis trente années, ne laisse personne respirer doit maintenant disparaître, l’armée reste dans une certaine mesure; et comme on la tolérera, c’est-à-dire que l’on reconnaîtra qu’elle est indispensable, on exigera d’elle les mêmes vertus militaires qu’autrefois.

LE GÉNÉRAL. — Vous être passé maître dans l’art de tuer la vache et de lui demande du lait! Qui vous les donnera, ces vertus militaires que vous exigez, quand la première vertu militaire, sans laquelle les autres ne valent rien, c’est la force d’âme? Et celle-ci ne se maintient que si l’on croit à la sainteté de la cause que l’on sert. Comment donc cela se peut-il si l’on reconnaît que la guerre est une scélératesse néfaste, seulement tolérée dans les cas extrêmes où elle est inévitable?

L’HOMME POLITIQUE. — Mais on n’exige pas des militaires qu’ils reconnaissent pareille chose! S’ils se croient les meilleurs hommes du monde, qui en a cure? On vous a pourtant déjà expliqué que le prince de Lusignan avait la permission de se dire roi de Chypre à condition qu’il ne nous demandât pas d’argent pour le vin de Chypre. Ne tentez pas de nous soutirer plus d’argent qu’il ne convient, c’est tout. Après quoi, estimez-vous le sel de la terre et l’ornement de l’humanité si vous le voulez, personne ne vous en empêche.

LE GÉNÉRAL. — Estimez-vous! Mais où causons-nous? Sur la lune? Allez-vous maintenir les militaires dans le vide absolu, pour qu’aucune influence extérieure ne s’exerce sur eux? Avec la conscription générale, le service abrégé, les journaux à bon marché? Non, ce n’est que trop évident: si le service des armes devient une obligation à laquelle tous sans exception sont astreints et si, dans tout la société – chez les commis de l’État comme vous, par exemple, pour commencer – se forme un nouvel état d’esprit négatif vis-à-vis du métier des armes, cet état d’esprit ne tardera pas à devenir celui des militaires eux-mêmes. Si le service militaire est considéré par tous, à commencer par les autorités, comme un mal pour l’instant encore inévitable, alors, pour commencer, personne ne consacrera volontairement toute sa vie à la carrière militaire, sauf peut-être quelques déchets de la nature qui ne savent pas où aller; ensuite, tous ceux qui, contre leur gré, auront à servir temporairement sous les armes, le feront à la manière de bagnards qui, attachés à leur brouette, portent leur chaînes, et avec les mêmes sentiments. Et alors, vous pourrez parler de qualités martiales et d’esprit militaire! (...)

LE PRINCE. — (...) Dès lors que nous avons compris qu’étant un mal contraire à la volonté divine et interdit depuis des temps immémoriaux par un précepte divin, le meurtre ne peut donc nous être permis sous aucune forme ni aucun nom, et ne peut cesser d’être un mal quand, au lieu d’un seul homme, ce sont des milliers qui sont tués, sous l’appellation de guerre. C’est avant tout une question de conscience personnelle.

LE GÉNÉRAL. — Eh bien, s’il s’agit de conscience personnelle, permettez-moi de vous rapporter la chose suivante. Au point de vue moral comme, bien sûr, aux autres, je suis un homme moyen, ni noir, ni blanc, ni gris. Je n’ai manifesté ni vertu ni scélératesse particulières. Dans les bonnes actions aussi il y a toujours un point difficile, c’est qu’on ne saurait dire à coup sûr, en conscience, ce qui agit en nous: le bien véritable, ou seulement la faiblesse de l’âme, l’habitude de la vie, parfois même aussi la vanité. Et puis tout ceci est bien médiocre. Dans toute ma vie, il y a eu un seul événement qu’on ne saurait appeler médiocre, surtout, je le sais avec certitude, qu’il n’y eut alors en moi aucune motivation douteuse; au contraire, j’étais seulement dominé par la force du bien. Une seule fois dans ma vie j’ai ressenti la satisfaction morale totale et même une sorte d’extase, au point d’agir sans aucune réflexion ni hésitation. Et cette bonne action est restée jusqu’à maintenant, et restera éternellement, mon souvenir le meilleur et le plus pur. Eh bien! mon unique bonne action ce fut un meurtre, et pas un petit meurtre, car, en un quart d’heure environ, j’ai tué plus de mille hommes...

LA DAME. — Quelles blagues! Moi qui croyais que vous parliez sérieusement.

LE GÉNÉRAL. — Mais c’est parfaitement sérieux, et je puis vous citer des témoins. Evidemment, ce n’est pas de mes mains que j’ai tué, pas de mes mains pécheresses, mais avec six canons d’acier impeccables et purs, chargés de la mitraille la plus vertueuse, la plus bienfaisante.

LA DAME. — Mais alors, où est le bien là-dedans?

LE GÉNÉRAL. — Bien sûr, quoique je ne sois pas seulement un militaire, mais aussi, comme on dit maintenant, un “militariste”, je ne vais pourtant pas qualifier de bonne action la simple extermination d’un millier d’hommes ordinaires, qu’ils soient allemands, hongrois, anglais ou turcs. Mais là, c’était une affaire toute particulière. Même maintenant, je ne peux la raconter sans émotion, tant elle m’a bouleversé.

LA DAME. — Racontez vite, alors!

LE GÉNÉRAL. — Puisque j’ai parlé de canons, vous avez sûrement deviné que cela se passait pendant la dernière guerre contre les Turcs [la guerre des Balkans, 1877-1878]. Je servais dans l’armée cosaque. (...) J’avais avec moi des dragons de Nijni Novgorod, trois cent cosaques de Kouban et une batterie d’artillerie attelée. Le pays n’était pas gai - dans les montagnes, passe encore, c’était beau; mais en bas on ne voyait que des villages brûlés et des champs piétinés. Un jour, c’était le vingt-huit octobre, nous descendions dans la vallée où, d’après la carte, nous devions trouver un gros village arménien. Pas de village, évidemment, mais il y en avait réellement eu un, tout récemment encore, et assez grand: on en voyait la fumée à plusieurs milles. Moi, j’avais fait resserrer les rangs parce qu’à ce qu’on disait on pouvait se heurter à une forte unité de cavalerie. Je chevauchais avec mes dragons, et les cosaques étaient devant. Seulement, à l’entrée du village, la route faisait un coude. Je vis que mes cosaques l’avaient atteint et s’étaient arrêtés au galop; avant d’avoir vu, j’avais deviné, à l’odeur de chair rôtie, que les bachi-bouzouks nous avaient laissé leur cuisine. [Note: le récit qui suit comporte une scène d’une grand cruauté. Les personnes sensibles sont invitées à sauter le paragraphe.] Ils s’étaient saisis d’un énorme convoi de fuyards arméniens qui n’étaient pas parvenus à s’échapper, et ils s’étaient occupés d’eux à leur façon. Ils avaient allumé des feux sous les chariots, y avaient attachés les Arméniens – qui par la tête, qui par les pieds, qui sur le dos, qui sur le ventre – et, les laissant pendre au-dessus des flammes, les avaient rôtis à petit feu. Les femmes avaient les seins coupés et le ventre ouvert. Je vous passerai les détails. Sauf un, que je vois encore maintenant. Une femme était couchée à la renverse sur le sol, attachée à l’essieu d’un chariot par le cou et les épaules afin de ne pouvoir tourner la tête; elle n’avait été ni brûlée ni écorchée, seulement ses traits étaient convulsés: on voyait qu’elle était morte d’épouvante. Devant elle, une grande perche était enfoncée en terre et un petit enfant nu y était attaché – sans doute son fils – tout noirci et les yeux exorbités. A côté traînait aussi une grille avec de la braise éteinte. D’abord je ressentis monter en moi comme une angoisse mortelle; je ne voyais le monde qu’avec répugnance et j’agissais comme machinalement. J’ordonnai d’avancer au trot. Nous entrâmes dans le village brûlé: il avait été dévasté et plus rien ne restait debout. Soudain, nous vîmes une sorte d’épouvantail qui se hissait hors d’un puits asséché. Quand il en fut sorti, tout barbouillé et déchiré, il se laissa tomber de tout son long sur le sol en poussant des sortes de lamentations en arménien. Nous le relevâmes et le pressâmes de questions. Il s’avéra que c’était un Arménien d’un autre village. Un petit gars sensé. Il était dans ce village pour son commerce au moment où les habitants se préparaient à prendre la fuite. Ils s’étaient à peine mis en route que survinrent les bachi-bouzouks – quarante mille selon lui. Evidemment, il n’avait pas la tête à les compter. Il s’était caché dans le puits. Il avait entendu les hurlements et savait de toute façon très bien comment cela s’était terminé. Ensuite, il avait entendu les bachi-bouzouks revenir et prendre un autre chemin. “Ils vont sans doute dans un autre village, disait-il, et feront la même chose aux nôtres”. Il pleurait bruyamment et se tordait les bras. Alors il se fit tout-à-coup une lumière en moi, en quelque sorte. Mon coeur avait fondu, pour ainsi dire, et c’était comme si le monde me souriait de nouveau. Je demandai à l’Arménien s’il y avait longtemps que ces démons s’étaient éloignés. Selon son estimation, depuis trois heures environ. — Et jusqu’à votre village, il faut combien d’heures de cheval? — Cinq, pour le moins. — Alors, on peut les rattraper en deux heures. Seigneur! Et y a-t-il un autre chemin jusque chez vous, plus court? — Oui, oui. Et il tressaillit de tout son corps. Il y a la route du col. Très courte. Peu la connaissent. — On peut passer à cheval? — Oui. — Avec des canons? — Ce sera difficile, mais c’est possible. Je fis donner un cheval à l’Arménien et je m’engageai derrière lui dans le défilé, avec tout mon détachement. Je ne prêtai guère attention à la façon dont nous gravîmes les montagnes. De nouveau, j’agissais machinalement; mais dans mon âme, il y avait une sorte de légèreté: c’est comme si j’avais des ailes. Je savais ce qu’il fallait faire, avec une assurance absolue, et je sentais que ce serait fait sans faute. Nous commencions à sortir du dernier défilé, après quoi notre chemin rejoignait la grande route; tout à coup, je vis mon Arménien revenir au galop en nous faisant de grands signes avec les bras: ils étaient tous là. Je me rendis jusqu’à la patrouille de tête, ajustai ma lorgnette: c’était bien ça, il y avait des cavaliers à perte de vue; pas quarante mille, bien sûr, mais dans les trois ou quatre mille, et peut-être même cinq mille. Ces fils du diable aperçurent les cosaques et se tournèrent vers nous. Nous, nous sortions du défilé sur leur flanc gauche. Ils se mirent à tirer sur nos cosaques à coups de fusils. Ces monstres asiatiques, ils tiraient avec leurs fusils européens, à croire que c’étaient des êtres humains. Ici et là un cosaque s’écroulait sur son cheval. Le premier des centeniers s’approcha de moi: — Donnez l’ordre d’attaquer, Votre Excellence. Sinon, ces maudits vont nous tirer comme des cailles le temps que nous mettions nos canons en position. Nous nous chargerons de les disperser nous-mêmes. — Patientez encore un brin, mes petits, dis-je. Je sais bien que vous êtes capables de les chasser, mais quel plaisir ce sera? Dieu m’ordonne de les exterminer, pas de les faire fuir. J’ordonnai donc à deux centeniers de commencer à tirailler sur ces démons en les attaquant en ordre dispersé puis, après s’être engagés, de se retirer sur les canons. Je laissai une centaine pour masquer les canons et j’échelonnai mes hommes de Ninji à gauche de la batterie. L’impatience me faisait trembler de tout le corps. Je voyais devant moi le petit garçon brûlé avec ses yeux exorbités. Et les cosaques tombaient. Ah! Seigneur!

LA DAME. — Comment cela s’est-il terminé?

LE GÉNÉRAL. — Le mieux du monde, sans une faute! Les cosaques échangèrent des coups de feu puis se mirent tout de suite à reculer avec des cris. L’engeance de démons les suivait. Il étaient déjà bien lancés et avaient cessé de tirer. Toute leur troupe galopait droit sur nous. Les cosaques, au galop, s’approchèrent jusqu’à environ quatre cents mètres des nôtres, puis se dispersèrent comme les pois d’un sac. Alors je vis que l’heure de la volonté divine était venue. Faites s’écarter la centaine! Ma couverture s’ouvrit en deux, à gauche et à droite. Tout est prêt, Seigneur, bénis-nous! Je donnai l’ordre à la batterie de faire feu. Et le Seigneur bénit mes six décharges, sans exception. De ma vie, je n’avais entendu pareil glapissement diabolique. Ils n’étaient pas revenus à eux que partit une seconde volée de mitraille. Je regardai et vis que toute leur horde se précipitait en arrière. Une troisième salve leur partit dans le dos. Cela provoqua un beau remue-ménage, à croire qu’on avait lancé des allumettes enflammées dans une fourmilière. Ils se jetaient de tous côtés, s’écrasaient les uns les autres. Alors nous partîmes à l’attaque avec les cosaques et les dragons de l’aile gauche, et nous mîmes à les hacher menu. Peu s’échappèrent, car ceux qui avaient échappé à la mitraille tombèrent sur nos sabres. Je vis que certains jetaient déjà leur fusil, sautaient de cheval et demandaient l’aman. Là, je n’eus pas à prendre de dispositions: d’eux-mêmes mes hommes avaient parfaitement compris que l’heure n’était pas à l’aman, et les cosaques et les dragons les sabrèrent tous. Et pourtant, si ces diables sans cervelle avaient couru sus aux canons au lieu de se jeter en arrière après les deux premières salves – lesquelles, on peut le dire, leur avaient été lâchées à bout portant, à quarante ou soixante mètres – c’en était fait de nous, à coup sûr, et nous n’aurions pas tiré la troisième salve. Mais Dieu était avec nous. L’affaire était réglée. Et moi, j’avais dans l’âme comme une fête de Pâques lumineuse. Nous regroupâmes nos morts; trente-sept hommes avaient rendu leur âme à Dieu. (...) Toute la journée avait été nuageuse, une journée d’automne, et voilà qu’avant le crépuscule les nuages se dispersèrent. Le défilé, en bas, était noir, mais dans le ciel les nuages avaient pris des teintes multicolores, comme si les armées de Dieu s’y étaient assemblées. Et j’avais toujours dans le coeur cette même fête lumineuse, et un silence, une légèreté inconcevables, comme si l’on m’avait lavé de toutes les impuretés de l’existence et débarrassé de toutes les pesanteurs terrestres; enfin, un état proprement paradisiaque: j’étais en présence de Dieu, et de lui seul. Et quand Odartchenko se mot à citer les noms des soldats défunts qui, sur le champ de bataille, avaient donné leur vie pour la foi, le tsar et la patrie, je ressentis alors que ce n’était pas du verbiage officiel ni des titres quelconques, mais qu’il y a véritablement une armée aimant le Christ; et que la guerre a été, est et sera, jusqu’à la fin du monde, une chose grande, honorable et sainte... (...) J’appelai les centeniers et les capitaines et leur ordonnai d’interdire à leurs hommes de s’approcher à moins de vingt pieds de ces maudites charognes, parce que j’avais bien vu que les mais de mes cosaques leur démangeaient depuis longtemps d’aller faire les poches des morts selon la coutume. Qui sait quelle peste ils auraient pu déchaîner contre nous! Qu’ils disparaissent à tout jamais!

LE PRINCE. — Vous ai-je bien compris? Vous craigniez que les cosaques ne se mettent à détrousser les bachi-bouzouks et n’en rapportent dans votre détachement une épidémie quelconque?

LE GÉNÉRAL. — C’est exactement ce que je craignais. Cela me paraît clair.

LE PRINCE. — La voilà, l’armée aimant le Christ!

LE GÉNÉRAL. — Les cosaques? Mais ce sont de véritables brigands. Ils l’ont toujours été.

LE PRINCE. — Mais alors, ne discutons-nous pas en rêve?

LE GÉNÉRAL. — Oui, il me semble que quelque chose ne va pas. Je ne parviens pas à saisir ce que vous voulez savoir au juste.

L’HOMME POLITIQUE. — Le prince s’étonne probablement de ce que vos cosaques idéaux et quasi saints s’avèrent soudain, selon vos propres paroles, de véritables brigands.

LE PRINCE. — Oui, et je demande comment la guerre peut être “une chose grande, honnête et sainte” si, toujours selon vous, il en ressort que c’est un combat de brigands contre d’autres brigands? (...)

LE PRINCE. — Mais, jusqu’à présent, vous n’avez pas trouvé le temps de vous souvenir que cette même engeance diabolique est tout de même composée d’êtres humains, qu’en tout homme il y a du bien et du mal, et qu’en tout brigand, qu’il soit cosaque ou bachi-bouzouk, peut se révéler le bon larron de l’Evangile.

LE GÉNÉRAL. — Comment s’y retrouver dans ce que vous dites? Tantôt vous disiez qu’un homme mauvais équivalait à une brute irresponsable, maintenant, selon vous, dans un bachi-bouzouk qui brûle les enfants à petit feu peut se révéler le bon larron de l’Evangile! Et tout cela pour ne pas toucher le mal du doigt, en aucune manière. (...)

LE GÉNÉRAL. — (...) Et si sous mes yeux mon frère Caïn écorche vif mon frère Abel et que justement, n’étant pas indifférent à l’égard de mes frères, je donne à mon frère Caïn une râclée qui lui fera passer toute idée de recommencer pareille plaisanterie, vous me reprochez soudain d’oublier la fraternité. Je m’en souviens parfaitement, et c’est pourquoi je suis intervenu. Si je ne m’en étais pas souvenu, j’aurais pu continuer mon chemin tranquillement.

LE PRINCE. — Mais pourquoi ce dilemme: ou bien passer son chemin, ou bien donner une râclée?

LE GÉNÉRAL. — Mais parce qu’en pareil cas, le plus souvent, on ne trouve pas de troisième issue. Vous alliez proposer tout à l’heure que l’on prie Dieu d’intervenir directement et qu’on lui demande de ramener instantanément tout fils du diable à la raison, d’un geste de sa dextre. Il semble donc que vous ayez renoncé à ce moyen. Or, je vous dirai que ce moyen est bon dans tous les cas, mais qu’il ne peut pas lui-même remplacer aucun acte. Prenez les personnes pieuses: elles prient avant le dîner, mais pour ce qui est de mâcher, elles le font elles-mêmes, avec leurs propres mâchoires. Moi-même, ce n’est pas sans avoir prié que je commandai le feu à mon artillerie attelée.

LE PRINCE. — Pareille prière est évidemment un blasphème. Ce n’est pas prier Dieu qu’il faut, mais agir selon Dieu.

LE GÉNÉRAL. — C’est-à-dire?

LE PRINCE. — Celui qui est véritablement empli de l’esprit évangélique authentique trouvera en soi, quand il le faudra, la faculté d’agir par des mots, des gestes, par tout son aspect, sur son malheureux frère aveuglé qui veut commettre un crime ou tout autre acte coupable. Il saura produire sur lui une impression si saisissante qu’il comprendra tout de suite sa faute et quittera la voie de l’erreur.

LE GÉNÉRAL. — Saints du ciel! Alors, devant des bachi-bouzouks qui faisaient brûler les petits enfants, je devrais, à votre avis, exécuter des gestes touchants et prononcer de touchantes paroles?

M.Z. — Les paroles, vu l’éloignement et l’ignorance réciproque des idiomes, étaient probablement hors de place dans ce cas. Quant aux gestes susceptibles de provoquer une impression saisissante, vous en pensez ce que vous voulez, mais on ne pouvait rien trouver de mieux, dans ces circonstances précises, que les volées de mitraille. (...)

LE PRINCE. — Je n’ai pas dit du tout qu’ils pouvaient, eux, agir de façon évangélique sur les bachi-bouzouks. J’ai simplement dit qu’un homme empli de l’esprit évangélique authentique aurait trouvé le moyen, dans ce cas comme dans tout autre, d’éveiller chez ces âmes aveuglées le bien qui se cache dans toute créature humaine.

M.Z. — Vous le pensez réellement?

LE PRINCE. — Je n’en doute pas le moins du monde.

M.Z. — Pensez-vous alors que le Christ était suffisamment pénétré de l’esprit évangélique authentique?

LE PRINCE. — Que signifie cette question?

M.Z. — Elle signifie que je souhaite savoir pourquoi le Christ n’a pas utilisé la force de l’esprit évangélique pour réveiller le bien caché dans les âmes de Judas, d’Hérode, des grands prêtres juifs et enfin, de ce mauvais larron que, d’une certaine manière, on oublie tout à fait quand on parle de son bon compagnon. (...)


Vladimir Soloviev, Trois entretiens sur la guerre, la morale et la religion (texte russe original de1889), Editions O.E.I.L, 1984, pour la traduction française, pp. 43-78

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